La petite vierge dans sa niche
- florencemula

- 30 mars
- 2 min de lecture
Depuis l’enfance, il y a cette maison à l’entrée du village.
Une maison comme un passage.
Elle veille à l’angle de la route nationale, autrefois moins fréquentée, parcourue par le Tour de France, la flamme olympique ou les Peugeot 304, aujourd’hui avalée par le flux pressé des SUV et des camions, digne cousine éloignée du périphérique parisien.
Dans cette maison, la même famille depuis ma naissance.
Jusqu’à ces dernières semaines et le départ de ses occupants.
J’en ignore la raison.
Tout en haut du pignon, une petite niche.
Et dans cette niche, une Vierge.
Je l’ai vue mille fois.
L’ai-je jamais vraiment observée ?
Un regard lancé en passant, selon l’humeur,
un geste presque inconscient,
comme lire machinalement l’étiquette d’un paquet de biscottes en prenant le café du matin.
Une habitude.
En rentrant de Paris,
promenant ma chienne — amoureuse, à mon grand désespoir d’un supermarché proche de cette même route —
j’ai levé les yeux.
La niche était vide.
Ils étaient partis.
Ils l’avaient emportée avec eux.
Presque rien. Une suspension.
Un trouble et le souffle coupé.
Qu’allait-il advenir de moi ? Et de nous sans elle ?
Que devient-on
quand disparaissent ces présences silencieuses
qui balisent nos vies ?
Elle avait tout vu.
L’enfance.
Les habitudes.
L’accident — cette voiture surgie trop vite,
et les maisons qui défilent comme dans un rêve trop long.
La mort du chat.
Elle gardait aussi ses mystères :
comment ouvrait-on cette niche ?
Par une échelle ?
Ou par une trappe secrète, dissimulée dans l’ombre du grenier ?
Les questions qui saturent notre espace mental…
Ma chienne a tiré.
Le réel a repris sa place.
Mais quelque chose insistait.
Ce qui disparaît ne disparaît jamais tout à fait.
Un passé persistant.
Celui qui (parfois) ne passe pas — comme l’écrit Vinciane Despret
non pas parce qu’il est douloureux,
mais parce qu’il nous tient par nos habitudes chéries.
Parce que nous trouvons difficile les arrangements avec le présent.
Impossible pour moi de ne pas y voir un signe.
Repartir vers de plus vertes prairies ?
Moi qui n’aime pas les au revoir, elle est partie.
Sans me prévenir.
Les vierges et leurs saintes et leurs rôles dans ma vie.
Un phare hors de tout contexte dogmatique.
M’entraîne-t-elle à sa recherche dans une chasse au trésor ?
Quittant sa niche pour prendre la route.
Traversant les vallées du Piémont,
apparaissant entre les vignes toscanes,
accostant sur les rives de la Sicile.
Peut-être qu’elle joue à cache-cache.
Jusqu’au lieu, jusqu’au nous.
Peut-être qu’elle m’attend.
Et qu’un jour, au détour d’un chemin,
elle apparaîtra à nouveau,
simplement,
pour me dire :
‘Tu es chez toi. Tu es arrivée.’




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