Carduni e passatelle
- florencemula

- il y a 4 jours
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Dans le train, je me remémore les gestes, les rituels, les fleurs et les discours.
Le choix des musiques. Je me dis, comme souvent, que je suis heureuse (j'emploie ce mot à escient) de voir les familles endeuillées tellement submergées par le chagrin qu’elles ne peuvent se rendre compte de tout ce qui dysfonctionne autour.
Les prêtres zélés (on prend ce qu’il y a me dit-on souvent) qui lèvent les bras au ciel, parlent de l’église qu’il faut rénover, de celles qui seront remplacées par des mosquées - oui le clergé adhère parfois à la théorie du grand remplacement- écorchent 25 fois le prénom du/de la défunte, puis lèvent une nouvelle fois les bras vers le ciel déclarant que nos disparu.es sont tellement mieux là-haut (et que si on leur proposait de revenir, ils déclineraient. Véridique, j’en ai été le témoin.) Chassent à grand jet d’eau bénite les familles loin du cercueil. Je vous passe les variantes.
Les pompes funèbres dont l’idée de l’organisation est de laisser les personnes se précipiter sans ordre et en grand désarroi parmi les chaises, arrivant de droite et de gauche, se bousculant, réalisant parfois trop tard que le banc d’où ils se sont levés a été ôté. Interrompant les condoléances au cimetière par l’annonce, mine grave, d’une mise en terre dont beaucoup avaient essayé de s’échapper. Trop tard…L’âge des participant.es ne permet pas une course éperdue vers la sortie. Cette étape subie va trop vite, comme dans un mauvais film. Mais le temps, c’est de l’argent. Il faut bien payer le corbillard Maserati.
Oui, tout ça est bien réel. Et bien sûr, non, ces exemples ne représentent pas l'ensemble des expériences vécues.
Dans tous ces gestes mécaniques, où qui le deviennent, faute de penser que nous n’avons plus le choix de créer des funérailles qui nous ressemblent subsistent encore parfois la convivialité et la réassurance personnelle de notre condition collective de vivant, j’ai nommé la bouffe, les agapes, le banquet, la collation, le petit verre de l’amitié. Avant, pendant, après, de manière plus ou moins gargantuesque selon la culture.
Et, si cette rencontre gastronomique se perd aujourd’hui, voilà pourquoi il est quand même important de ne pas la négliger :
De mon enfance dans les Hauts de France, j’ai connu les veillées à domicile, les petits pains au pâté après la messe, les gaufres, le vin rouge encadré par les tasses de café à la chicorée. Tout le village qui remplissait l’église et donc la salle des fêtes. Mariage ou Enterrement, la communauté était un soutien ; le deuil était traversé ensemble.
De ma culture sicilienne immigrée, des partages assez similaires, tonnes de litres de café, petits biscuits dans les boites où sera ensuite entreposé le matériel à couture accompagnés par une bonne dose de pastasciutta avec un sens du collectif et du haut volume.
L’alimentation dans les pays du sud est une religion basée sur la disproportion. Un bouillon pour ‘aller vite’, mais des pâtes fraiches du matin pour l’agrémenter, les ‘restes’ de pizza, les polpette, la lasagne et pour faire glisser le café, le panettone. La grappa fait généralement partie de la liste des breuvages plus ou moins alcoolisés et des cigarettes fumées les unes après les autres pour masquer sa peine et son impuissance.
Je vous donne ces exemples réels, encore vécus récemment, qui peuvent faire sourire, afin de mettre l’accent sur le partage du chagrin souvent nécessaire à l’acceptation de la perte et de potentiellement décomplexer notre rapport à la nourriture pendant les périodes où être ensemble est essentiel.
Partager un moment de convivialité culinaire afin de rendre plus supportable l’insupportable ; se permettre de ne pas culpabiliser d’être encore en vie et de faire vivre les traditions car la solitude de l’être disparu ne nous est pas encore apparue dans toute son immensité. Parce que ces moments-là font partie des rituels essentiels, qu'ils nous réchauffent le coeur et nous donne envie de faire un pas encore.
Alors que les rituels ancestraux continuent de se déliter, et quand nous ne savons pas toujours comment aider, surtout dans les mois qui suivent, la cuisine peut être un bon moyen de communiquer sans mots, comme une main posée sur une autre main ou un baiser sur une larme.
Lorsque mon père est mort, nous avons trinqué au champagne : à la vie, à sa vie, au temps qu’il nous restait, à la mémoire de ce que nous savions de lui.
Lorsque ce sera mon tour, je vous préviens tout de suite : je veux une fête, une vraie, de celles qui restent dans les mémoires, comme j’aurais envie de rester dans la mémoire des personnes qui comptent aujourd’hui. Je veux du bruit, beaucoup de bruit, de la danse, trop d’alcool et trop de nourriture, que celle-ci prenne toute sa place comme celle que je m’autoriserai alors à prendre en tant que de défunte au milieu des vivants. Vous voilà prévenus !




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