Pour nos ninis à nous
- florencemula

- 16 févr.
- 3 min de lecture
Suzanne, devant la caméra, sort d’une petite boîte en fer son perroquet mort depuis plus de vingt ans. Empaillée, Nini attend sagement, enveloppée dans son sac plastique, d’accompagner sa maîtresse pour son dernier voyage.
Sur une carte postale, Suzanne a consigné ses dernières volontés : que Nini soit enterrée avec elle le jour de sa mort.
La semaine dernière, j’avais rendez-vous chez une professionnelle de santé. Près de trente ans que je la connais. Et que je connais aussi son assistante. Même génération, même situation personnelle, et entre nous une complicité particulière née le jour où nous avons découvert que nous partagions la même vétérinaire — et l’amour des chats.
Quand elle m’ouvre la porte, je lui demande toujours comment elle va. Et comment se porte la bête poilue qui porte le nom d’un chevalier de la Table ronde.
Cela faisait plusieurs mois que je n’y étais pas allée. Entre-temps, toutes les deux ont traversé un deuil.
L'une a perdu un parent.
L'autre, a perdu le chat de sa vie.
Et dans leur récit, une même faille.
La synchronicité, une fois encore, était frappante.
Aucune des deux ne sait vraiment en quoi consiste mon métier.
Pourtant, chacune à leur manière et, chacune leur tour, elles m’ont confié comment elles se sentaient.
Existe-t-il une unité de mesure universelle de chagrin ?
Un parent ?
Un chat ?
Un perroquet empaillé depuis 20 ans ?
Ce qui m’a touchée dans cette histoire de deuil animalier, ce n’est pas seulement l’absence.
C’est ce que j’appellerais le désarroi ordinaire.
Nous manquions de temps. Alors le récit a fusé. Rapide. Presque précipité. Derrière un masque pour cause de maladie.
Un tel besoin de raconter le choc, les circonstances, le départ, le vide. Et d’aller vite comme pour s’excuser d’en parler.
Aller vite pour paradoxalement être entendue ?
Et puis cette autre phrase, banale et d’une cruauté terrible à laquelle elle a dû répondre plus d’une fois : — « Est-ce que tu vas en reprendre un ? Tu DEVRAIS en reprendre un. »
Dites-moi donc, quand vous avez perdu un être aimé, c’est le conseil qu’on vous a donné ?
— « Tu devrais en reprendre un.e ! »
— « Ton père est mort ? Tu devrais reprendre un père. »
— « Ta compagne est partie ? Une de perdue… »
Etc, etc.
Ce besoin d’apporter une solution quand nous sommes nous-mêmes dans l’impuissance. J'essaie de ne pas juger pas. Je l’ai fait aussi autrefois…
Parce que si c’était aussi simple de remplacer l’objet d’un amour inconditionnel par un autre, il y aurait probablement moins de monde chez les psys, non ?
Rupture de stock affectif ? Livraison express sous 48 heures…
Je ne sais pas ce qui me heurte le plus : la question — « Tu vas en reprendre un.e ? » — ou la locution, plus autoritaire encore :
« Il faut. »
Il faut.
Selon le Littré, il faut s’emploie pour dire : il est de nécessité, de devoir, d’obligation.
Autrement dit : ce qui manque doit être comblé.
Il manque quelque chose ? On remplit le vide.
Sauf qu’en matière de deuil,
Il manque de tout.
Il manque de temps
Il manque un lieu
Il manque une écoute
Il manque de la place pour le rien.
Pour une personne endeuillée, aujourd’hui n’est pas un jour parmi tant d’autres.
C’est le jour le plus important.
Et chaque minute de chaque heure de ce jour compte.
Et chaque seconde de chaque minute de chaque heure de ce même jour.
Même si moins de 4 mois après la perte, se raccrocher à une forme de normalité permet d'avancer malgré l'insupportable.
Moins de 4 mois. Et toujours des injonctions silencieuses socialement convenables.
Je suis sortie du cabinet la bouche en ordre
et le cœur en vrac.
Il y a une semaine, en déplaçant quelques boîtes de mon bric-à-brac, j’ai retrouvé un petit sachet. À l’intérieur, une dent.
La première dent que mon chat avait perdue dans sa 16ème année.
Pas une dent de lait mais la dent synonyme d’une avancée vers la fin. Traumatisme total. Conscience instantanée de sa finitude et de la mienne. L’abysse ne cesse depuis d’ouvrir des portes vers d’autre abîmes.
Suzanne est morte en 1999. Vous l’aviez peut-être vue dans l‘émission Strip-tease. Son fils construisait une soucoupe volante. Elle repose avec Nini, comme elle se l’était promis.
Crédit photo : Tous droits réservés à l'auteur
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